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In-12 (173 x 108 mm) de LXIV pp., XXIII pp, 1 page blanche, puis pages 25 à 712 pp, 1 planche dépliante insérée entre les pages 160 et 161. Demi-veau, dos à faux nerfs, pièce de titre en maroquin rouge (reliure de l’époque).
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Brisset « Clément Royer ou Darwin en colère », in Portraits de traducteurs, pp 173-203 ; Freeman, 655. Pour l’édition originale anglaise de 1859: PMM 344b; Dibner Heralds of Science 199; Horblit 18b; Garrison-Morton 220.
Édition originale de la première traduction française due à Clémence-Auguste Royer, de l’ouvrage de biologie le plus important jamais écrit.
Cette édition est la plus controversée des premières traductions de ce texte, elle fut non seulement traduite, préfacée et annotée mais aussi retitrée et replacée dans un nouveau cadre intellectuel par Clémence-Auguste Royer, philosophe autodidacte, économiste et féministe que Darwin, après avoir lu le livre achevé en juin 1862, qualifia de « l’une des femmes les plus intelligentes et les plus singulières d’Europe ».
La préface de la traductrice, longue de soixante-quatre pages, n’est pas une préface au sens ordinaire du terme. C’est un manifeste : un document anticlérical, positiviste et proto-eugéniste qui mobilise la biologie de Darwin au service d’un programme social et politique qu’il n’avait jamais approuvé et qu’il passerait le reste de sa vie à rejeter en partie. Ses notes de bas de page parsèment le texte principal, parfois pour clarifier, souvent pour contester, et parfois pour corriger Darwin à partir de positions qu’il ne partageait pas. Sa traduction de natural selection par élection naturelle, plutôt que par le terme sélection naturelle qui s’imposera plus tard, était un choix lexical que Darwin n’approuva jamais. Le remplacement de son sous-titre sobre — ou la Préservation des races favorisées dans la lutte pour l’existence — par sa propre formule progressiste — ou des Lois du Progrès chez les êtres organisés — constituait une modification idéologique. Darwin n’avait rien vu de tout cela avant la publication. Avec cette traduction, le darwinisme français de sa première décennie fut façonné autant par la préface de Royer que par le texte de Darwin, et le présent ouvrage est le réceptacle originel de cette collision.
Darwin avait eu du mal à trouver un traducteur français. Louise Belloc, la première qu’il avait contactée, avait refusé au motif que le sujet était trop scientifique. Pierre Talandier, un exilé politique français qui s’était proposé pour entreprendre le travail, s’était retiré lorsqu’aucun éditeur n’avait voulu s’associer à lui. Clémence-Auguste Royer, qui était déjà en train de faire publier son propre ouvrage en deux volumes, Théorie de l’Impôt, chez l’éditeur parisien Guillaumin, apprit que le poste était vacant et contacta Darwin avec un contrat d’édition ferme de Guillaumin et Cie et Victor Masson et Fils déjà en main. Le 10 septembre 1861, Darwin écrivit à John Murray pour lui demander qu’un exemplaire de la troisième édition anglaise de l’Origine lui soit envoyé au 2, place de la Madeleine, à Lausanne. Il ne la connaissait pas bien mais à première vue, ce qu’il savait d’elle était rassurant : elle avait donné une série de conférences scientifiques à Lausanne en 1859 ; elle s’était intéressée de près à Lamarck ; elle avait correspondu avec des républicains radicaux à travers l’Europe ; elle avait écrit sur l’économie et la logique. L’autorisation fut accordée. La page de titre française porte la mention avec l’autorisation de l’Auteur en petites capitales, comme si cette phrase cautionnait l’ensemble de l’entreprise ; en réalité, elle ne faisait référence qu’à l’autorisation donnée par Darwin de traduire la troisième édition anglaise de 1861. Royer poursuivit son travail sans aucune supervision.
Les interventions personnelles de Royer ne s’arrêtèrent pas à la préface. Des notes de bas de page parsèment le texte principal, parfois brièvement et de manière technique, le plus souvent longuement et de manière argumentative ; là où Darwin reste évasif, elle est ferme ; là où il s’en remet à des sensibilités théologiques, elle supprime ces concessions.
En coulisses, on tenta d’exercer une supervision sur le travail de la scientifique : le zoologiste genevois Édouard Claparède, que Royer avait sollicité pour des conseils biologiques, tenta sans succès de tempérer son commentaire et écrivit à Darwin avec une certaine exaspération, qualifiant cette tentative d’impossible.
Lorsque son exemplaire parvint à Down House début juin, Darwin le lut avec malaise et consternation. Si Darwin reconnaissait l’intelligence de Royer, il était beaucoup plus modéré en ce qui concernait la traduction de son livre. En juin 1862, il écrit à ce sujet à son ami botaniste Asa Gray :
« I received 2 or 3 days ago a French Translation of the Origin by a Madelle. Royer, who must be one of the cleverest & oddest women in Europe: is ardent Deist & hates Christianity, & declares that natural selection & the struggle for life will explain all morality, nature of man, politicks &c &c!!!. She makes some very curious & good hits, & says she shall publish a book on these subjects, & a strange production it will be.»
Un mois plus tard, il regrettera à Armand de Quatrefages que son traducteur n’ait pas eu davantage de connaissances en histoire naturelle ; à Hooker, que Royer ait corrigé ses propres doutes exprimés en ajoutant des notes de bas de page niant qu’il y eût lieu de douter ; à Claparède, des remerciements privés pour une intervention qui n’avait manifestement pas fonctionné.
Les conséquences de cet ouvrage sur la vie intellectuelle française furent considérables. Les naturalistes français en activité dans les années 1860 tardèrent à adopter Darwin : Quatrefages, Milne-Edwards et Claude Bernard ignorèrent le livre ou l’abordèrent avec scepticisme, et l’Académie des sciences refusa d’élire Darwin correspondant avant 1878, et alors uniquement en botanique. Cette réticence s’expliquait en partie par l’attachement naturel de l’establishment scientifique français au transformisme lamarckien, qu’il préférait défendre plutôt que remplacer ; elle tenait aussi en partie à la tendance du darwinisme français, tel qu’il se reflétait chez Royer, à être rejeté comme de la propagande anticléricale déguisée en science.
Malgré toutes ces controverses, en 1870, Royer devint la première femme élue à la Société d’Anthropologie de Paris, un organisme fondé et dirigé par Broca ; elle publia son propre ouvrage majeur, Origine de l’homme et des sociétés, la même année ; et Ernest Renan, dans une phrase devenue célèbre et qui a finalement donné son titre à la biographie moderne de Joy Harvey, la décrivit comme presque « un homme de génie ». La préface de la première édition française de L’Origine est aujourd’hui réimprimée en tant que texte autonome dans l’ouvrage de Geneviève Fraisse, Clémence Royer, philosophe et femme de sciences, publié en 1985, et longuement commentée dans l’ouvrage de Harvey, Almost a Man of Genius: Clémence Royer, Feminism, and Nineteenth-Century Science de 1997, où son statut de document fondateur du darwinisme social français — et, plus discrètement, de l’écriture scientifique féministe française — est désormais généralement reconnu.
Près de 30 ans plus tard, elle revint sur son travail de traductice dans un entretien au Bulletin de l’Union universelle des femmes, ce fut l’occasion pour elle de souligner l’originalité de sa propre pensée et de s’émanciper, se présentant alors comme une scientifique accomplie :
« C’est pour répondre aux critiques […] que […] je traduisis L’Origine des espèces […] et que j’écrivis la préface qui a fait tant de bruit, où j’ai tiré de la doctrine de Darwin, les conclusions qu’il avait réservées jusque-là , et auxquelles il n’est arrivé que plus tard, dans son livre Descent of Man, publié un an après mon volume : Origine de l’homme et des sociétés » (janvier 1891)
Exemplaire bien complet de la planche dépliante.
Dos foncé.
Provenance : Alain Pol, mention manuscrite à l’encre noire sur le feuillet précédant le faux-titre ; il pourrait s’agir du cinéaste né en 1916 à Besançon et réalisateur de À l’Assaut De La Tour Eiffel.





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